mercredi 10 février 2010

Être ou ne pas être joint? Telle est la question!

Les textes et les articles sur la téléphonie mobile (ses joies, ses labeurs et ses peines!) sont extrêmement fascinants. Le plus fascinant, c’est l’étonnante rapidité des changements dans les habitudes et les attentes des gens face aux nouvelles technologies, particulièrement les téléphones portables. Les nouvelles technologies sont inventées pour nous faciliter la vie, mais elles se révèlent parfois avoir certains défauts. Il est de plus en plus fréquent d’entendre parler de l’envahissement des technologies et de l’augmentation de la charge de travail avec leur avènement. Dans le cas du téléphone mobile, l’envahissement réfère à une perte de liberté rapportée par les utilisateurs, qui ont l’impression de ne plus avoir d’intimité. Un genre d’esclavage.

En fait, il y a bien deux sortes principales d’esclavage lié au téléphone portable. Il y a d’abord l’esclavage du « portable allumé », puis celui de la « réponse immédiate ». Comme le rappelle si bien Pascal Lardellier (2006), le port sur soi, partout, à tout moment, d’un lien immédiat avec l’autre, à portée de touche, est d’abord et avant tout un besoin de plaire, d’être rejoint, de ne pas subir la solitude. Le portable, c’est la sécurité. C’est l’assurance de ne rien manquer et de ne manquer de rien. « Le portable est un avatar du « doudou », un objet symbolique et à vrai dire transitionnel, qui relie à un « tout autre », et à tous les autres », en définitive (Id., 2006: 48)! Combien de fois n’avons-nous pas affirmé que nous ne partons jamais en longue escapade en voiture sans le portable, en cas de pépin? C’est à se demander ce que nous pouvions (que diable!) faire sans cet outil, auparavant… Il n’y a pas besoin de faire la preuve que cette obsession d’avoir constamment sur soi son téléphone est bel et bien de l’ordre de la tyrannie personnelle et, de ce fait, un réel esclavage. Évidemment, l’habitude est si bien ancrée (en ce qui me concerne aussi d’ailleurs, bien honnêtement!) que partir sans lui, c’est partir sans une partie de soi-même. On se sent « tout nu ».

Vous rappelez-vous il n’y a pas si longtemps des premiers jours d’Obama comme président élu? Celui qui a fait toute sa campagne à l’aide des nouvelles technologies est un friand utilisateur du Blackberry. Il a dû faire face à la réalité et renoncer à sa dépendance à cet objet communicationnel d’homme d’affaires et politicien branché. En France, l’automne dernier, des entreprises ont pris carrément la décision d’interdire ces téléphones en réunion tellement ils interféraient avec le déroulement de la rencontre…

Le deuxième type d’esclavage est rapporté également par Lardellier (2006 : 45-50), mais aussi par Caron et Caronia (2005: 32-42), dans ce qu’ils appellent « la mort du silence ». Cet esclavage, c’est celui de la « réponse immédiate ». Tu as un portable, donc tu dois répondre. Cet esclavage est à mon avis plus insidieux car il implique l’autre et le rapport de l’utilisateur avec l’appelant. Un jeune interviewé dont les propos sont rapportés par Lardellier l’indique sans équivoque : « Si on ne rappelle pas, en plus, ça engendre des conflits. »

Avant d’aller plus loin, il faut se souvenir que le rapport de l’adolescent avec le téléphone n’est pas un phénomène nouveau : cette période particulière du développement est qualifiée de « génération téléphone » (Cadéac et Lauru, 2002). Avant même que le portable soit courant, les jeunes passaient déjà des heures interminables au téléphone pour se dire… pas grand-chose. Il s’agit là d’un outil de sociabilisation, qui « assure un lien permanent » avec l’autre, qu’il soit proche ou loin. C’est aussi un moyen d’évasion (Fize, 1997). Donc, de prime abord, l’adolescent aime parler au téléphone et recevoir des appels. Il reçoit ainsi confirmation du statut important qu’il occupe dans la vie de ses amis. Mais maintenant qu’il traîne l’outil sur lui 24 heures sur 24, la donne tend à changer. Être rejoint, oui! Mais on ne peut même plus feindre de n’être pas là… Aussi, le répondeur et l’afficheur ne laissent aucune chance de passer outre un appel. L’appelant que l’appelé ne rappelle pas ressent assurément le silence de l’autre comme un rejet. Et avec brutalité…

Ce thème du téléphone portable et de la liberté brimée (ou non) est évidemment plus complexe que ne laisse croire cette tentative de simplification à deux volets. La question demeure, toutefois : être ou ne pas être joint? La vraie liberté, c’est de faire le choix qui nous convient. Il existe un bouton « off » sur ces téléphones. Ils sont « portables », mais on peut les laisser chez soi quand on a soif de tranquillité. On peut modifier son message d’accueil pour dire « désolée, congé de téléphone aujourd’hui… rappelez demain ». Mais peut-être est-ce plus facile à dire à l’âge adulte qu’à l’adolescence…

L’engouement actuel pour le portable remonte à 10 ans à peine au Québec. Il y a 10 ans, j’étais en Europe. Là-bas, l’engouement existait déjà depuis un bon moment. Un jour, c’était en 2000, j’ai attendu longuement cet ami au grand vent froid et humide d’une journée de janvier toute européenne, grise et pluvieuse. J’ai attendu au coin de la rue. Aucune porte ouverte, aucun café. Problème de tramway pour l’autre, ignorance totale de la situation pour moi. J’avais résisté jusque-là, mais ce jour-là, la situation a eu raison de moi. Ce jour-là, j’ai décidé d’acheter un portable. Ma réponse à la question : être. Être jointe n’importe quand, à n’importe quel coin de rue!

Bibliographie

Buonomano, Véronique. 2009. « Les téléphones intelligents, trop envahissants? ». Site Internet de TF1 news. [En ligne]. URL : http://lci.tf1.fr/high-tech/2009-11/les-telephones-intelligents-trop-envahissants-5549479.html. Consulté le 4 février 2010.

Cadéac, Brigitte et Didier Lauru. 2002. Génération téléphone. Paris : éditions Albin Michel, 224 p.

Caron, André H. et Letizia Caronia. 2005. « La vie des technologies au quotidien » in : Culture mobile. Les nouvelles pratiques de communication. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, pp. 13-42.

Fize, Michel. 1997. « Les adolescents et l’usage du téléphone », in : Réseaux, No 82/83 CNET. [En ligne]. URL : http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/82-83/10-fize.pdf. Consulté le 10 février 2010.

Lardellier, Pascal. 2006. « Une culture du troisième type », in : Le pouce et la souris: enquête sur la culture numérique des ados. Paris : Fayard, pp. 37-50.

Sarrade, Benoît. 2008. « Obama va devoir lâcher son… blackberry! ». Site Internet de TF1 news. [En ligne]. URL : http://lci.tf1.fr/monde/amerique/2008-11/obama-va-devoir-lacher-son-blackberry-4897536.html. Consulté le 4 février 2010.

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