Marshall McLuhan, à l’origine de ce que l’on appelle aujourd’hui en communications l’école de Toronto, a dit : « Nous façonnons nos outils et à leur tour ils nous façonnent » (citation rapportée dans les Minutes Historica). Par cette phrase, il résume là toute la portée de sa pensée à l’égard de la technique comme paramètre causal dans l’évolution de l’être humain, mais aussi, et plus spécialement, des médias et de leur influence sur le développement et le conditionnement social. Ce que McLuhan et son précurseur dans ce champ, Harold Innis, exposent dans leurs ouvrages fait état d’une théorie, d’une ligne de pensée dite déterministe.
Nous créons, mais nous subissons également, en quelque sorte. Le mot « déterminisme » est construit du verbe « déterminer » qui, parmi les différentes définitions qu’on lui accorde, signifie « être la cause de », « être à l’origine de» (Le petit Robert, 2002 : 727). Une chose en détermine une autre car elle explique par le fait même quelle cause produit quel effet. Les conditions routières déterminent le comportement que chaque conducteur doit adopter dans ces circonstances. Les résultats d’examens médicaux subis détermineront les remèdes à prendre… C’est le principe de la causalité.
Le déterminisme, lui, est associé à la science, et d’abord à la science physique, aux sciences de la nature. Il est un « principe scientifique selon lequel les conditions d’existence d’un phénomène sont déterminées, fixées absolument de telle façon que, ces conditions étant posées, le phénomène ne peut pas ne pas se produire » (Id., 2002 : 727). Wikipédia mentionne qu’il est une théorie selon laquelle la succession des événements et des phénomènes est due au principe de causalité, ce lien pouvant parfois être décrit par une loi physico-mathématique qui fonde alors le caractère prédictif des événements » (Wikipédia, 2010) . Le déterminisme est donc en premier lieu une théorie des sciences exactes liée à la cause et à la prévision. Selon cette définition, toute loi physique est déterministe. Le lien de cause à effet est démontré, explicable et prévisible.
Il existe divers types de déterminismes dans les sciences naturelles. Celui qui vient tout juste d’être décrit et dans lequel interviennent causalité et prévisibilité est présenté comme étant le déterminisme régional. Le déterminisme universel, lui, suppose que si quelqu’un, une entité, pouvait connaître les antécédents de l’univers et toutes les interactions naturelles sans exception, cette personne serait en mesure d’expliquer la suite, tel une loi globale. Ce déterminisme, on s’en doute, est impossible à expérimenter et la théorie du chaos, qui affirme en somme l’existence de l’instabilité, vient poser un doute sérieux quant à l'existence d'un déterminisme universel.
Si on se déplace du côté de la philosophie et des sciences sociales, on trouve aussi la notion de déterminisme. Le petit Robert indique également que le déterminisme est une « doctrine philosophique suivant laquelle tous les événements, et en particulier les actions humaines, sont liés et déterminés par la chaîne des événements antérieurs » (Le petit Robert, 2002 : 727). Le déterminisme social quant à lui est « le modèle sociologique qui établit la primauté de la société sur l'individu » (Wikipédia, 2010). Il prend en compte la relation de cause à effet présente dans les interactions entre les êtres humains et les groupes, ainsi que l’influence des institutions sur les êtres humains et la société. Enfin, l’idée n’est pas ici de présenter tous les types de déterminismes, mais de démontrer la variété de son application dans tous les champs de recherche et de réflexion.
Le déterminisme technologique de McLuhan est une théorie sociologique qui plaça ce dernier dans une position notoire dans les années 60. Formé en littérature, il fit irruption dans le monde des communications avec, entre autres, son ouvrage Pour comprendre les médias, dans lequel il expose ses idées sur les techniques et les moyens de communication et affirme que l’évolution de l’électronique est en voie de bouleverser la société et la perception que les êtres humains ont d’eux-mêmes. C’est cette réflexion qui le pousse également à poser cette affirmation bien connue : « Le message, c’est le medium ». La théorie de McLuhan fut maintes et maintes fois démolie puis reconstruite, « triturée » et portée aux nues. Avec les avancées foudroyantes des années 90 et 2000 en matière de technologie et l’apparition d’Internet, ses écrits causent encore bien des remous.
Qu’en est-il, 10 ans après le début du 21e siècle? Que peut-on dire des technologies de l’information et des communications, par rapport aux affirmations déterministes? Pouvons-nous dire : « Nous avons créé et façonné Internet et voici qu’Internet nous façonne, conditionne nos actions et notre pensée?
Comme il y a dans le déterminisme la notion de causalité, examinons les phénomènes ordinateur et Internet selon une forme « avant/après ». Avant que l'ordinateur ne soit répandu dans les ménages, au début des années 80, la façon la plus rapide de communiquer à distance était le téléphone. Par écrit, c'était encore la lettre l'outil le plus utile, une formule sur papier, manuscrite ou dactylographiée. La production d'un tel document prenait plusieurs heures et nécessitait une attention et une habileté extrêmes pour éviter les coquilles et les erreurs d'orthographe. J'entends encore une collègue secrétaire possédant une trentaine d'année d'expérience me relater dernièrement cette valeureuse époque où le temps avait une toute autre valeur. L'application à une tâche n'était pas du tout considéré comme une perte de temps. La pression sur les employés était moindre. C'était long, on ne pouvait comparer avec mieux et c'était normal.
Vite-vite-vite, vite-vite-vite-vite
Cette publicité des petites annonces du Journal de Montréal vous a peut-être fait rire dans les années 90, mais avec le recul, le petit jeu de mot avec le numéro de téléphone exprime à lui seul la caractéristique la plus remarquable des dernières décennies modelées par les nouvelles technologies, dont l'ordinateur et les outils électroniques de communication. Si le principal problème à résoudre au siècle dernier a été la distance, l'être humain s'est ensuite acharné, en l'espace de 20 ans environ, à communiquer vite-vite-vite, vite-vite-vite-vite! Il a fabriqué et transformé constamment tous les outils lui permettant de communiquer de plus en plus rapidement. Et puis après? Nous le constatons, les exigences sont de plus en plus grandes quant à la rapidité d'exécution. Nous avons pris goût à la vitesse et avons placé ses standards très haut. Sitôt pensé, sitôt écrit, sitôt rendu, le message. L'ordinateur et le courriel nous ont-t-ils donc façonnés?
Le déterminisme technologique, dans sa plus pure acception, signifie que l'humain n'a pas de libre arbitre, de libre choix, dans l'influence qu'il subit de cette technologie. Il n'est pas question ici, dans ce blogue, de rédiger un livre entier pour en démontrer l'existence ou le mythe. Cependant, lorsqu'on regarde les faits d'une façon moins stricte, il y a effectivement un genre de déterminisme dans cette spirale de la vitesse que nous vivons depuis le début des années 2000. On admet même que l'impatience des enfants et des adolescents est un pur produit de ce nouveau monde dans lequel nous vivons et que nous avons construit (pensons spécialement à la Génération C (CÉFRIO, 2009)). Sans le vouloir, notre monde, notre société a évolué vers des façons de faire et des valeurs que nous n'avions sans doute pas soupçonnées et que nous découvrons aujourd'hui, avec un certain étonnement. Ainsi donc, nous avons voulu communiquer rapidement, mais nos outils ont contribué à transformer le monde du travail et les attentes que nous avions les uns envers les autres. Plus précisément, l'efficacité n'est plus jugée essentiellement du fait qu'une tâche était parfaitement exécutée dans un laps de temps moyen, mais elle passe maintenant par un réel surpassement de la rapidité d'accomplissement avec des résultats absolument parfaits. L'ordinateur permettant de corriger et de tansformer tout n'importe comment, n'importe quand et autant de fois qu'on veut, le produit n'a d'autre choix que de représenter la perfection...
Enfin, pour compléter cette réflexion, demandons-nous : « «L'ordinateur et Internet ont-ils changé notre perception de nous-même et la façon de voir le monde? » McLuhan annonçait en 1968 que l'électronique amenerait invariablement ce bouleversement. Encore là, impossible de faire le tour complet de la question, mais je tenterais une voie d'exploration : la notion de société en réseau. Cette vision est maintenant incontournable et si les générations plus âgées, de plus de 25 ans, réalisent bien que l'accès à des possibilités de réseautage infinies est un fait indéniable, les jeunes « C », eux, ne se posent aucune question. Le changement de perception aura bientôt fait un tour de roue complet. En 2010, le message, c'est le monde entier.
Bibliographie:
Bibliographie:
CÉFRIO. 2009. Génération C. Les 12-24 ans – Moteurs de transformation des organisations. Rapport-synthèse [En ligne]. URL : https://www.cefrio.qc.ca/upload/1683_rapportsynthesegenerationcfinal.pdf. Consulté le 29 janvier 2010.
McLuhan, Marshall. 1968. Pour comprendre les médias, version française par Jean Paré. Montréal: éditions HMH, 390 p.
Robert, Paul. 2002. Dictionnaire Le petit Robert. Textes remaniés et amplifiés sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey. Paris : éditions Dictionnaires Le Robert, 2949 p.
Wikipédia. 2010. "Déterminisme" in Site de Wikipédia. L'encyclopédie libre [En ligne]. URL: http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9terminisme. Consulté le 28 janvier 2010.
Wikipédia. 2010. "Déterminisme technologique"in Site de Wikipédia. L'encyclopédie libre [En ligne]. URL: http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9terminisme_technologique. Consulté le 29 janvier 2010.
Historica. s.d. Minutes Historica. Les esprits novateurs. Marshall McLuhan [En ligne]. URL : http://www.histori.ca/minutes/minute.do?id=10485. Consulté le 29 janvier 2010.
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